DJANGO REINHARDT

Django Reinhardt
Un génie dans la tourmente

Affiche film Django

En marge du film d’Etienne Comar consacré au célèbre guitariste (« Django », sur les écrans le 26 avril), dont l’action se situe en 1943, penchons-nous sur ces fameuses « années de guerre », qui marquèrent un tournant décisif dans la carrière du génial Manouche.

Adapté d’un roman d’Alexis Salatko (« Folles de Django », publié en 2013), le premier biopic jamais réalisé sur Django Reinhardt se déroule en effet sur fond d’Occupation et de Seconde Guerre Mondiale, une période à la fois faste et tourmentée dans la vie du guitariste.

Django 1939
Découvert par Jean Sablon (avec lequel il effectuera sa première tournée en Angleterre en 1934) et soutenu par la jeune association du Hot Club de France, qui voit en lui le grand musicien européen capable de promouvoir cette « nouvelle musique » qu’est alors le jazz, Django a une intuition géniale : former un ensemble à cordes. La rencontre du violoniste Stéphane Grappelli et les hasards du métier aboutiront à la création au milieu des années 30 du fameux Quintette à cordes du Hot Club de France, qui ne tardera pas à s’imposer comme une des propositions musicales les plus originales jamais énoncées hors du « berceau » que constituent en la matière les Etats-Unis. L’adoption d’un type de guitare spécifique, créé par le guitariste et luthier italien Mario Maccaferri et fabriqué par l’atelier Selmer, va concourir à ce succès. Dès lors, la popularité du Manouche ne cessera de croître, en France, en Europe et jusqu’aux Etats-Unis, où son influence se fera sentir chez nombre de guitaristes de cette génération. L’exposition internationale de 1937 à Paris, un premier concert à Londres en janvier 1938 marqueront, entre autres, l’apogée du Quintette à cordes, qui enchaîne alors enregistrements et tournées. C’est d’ailleurs en pleine tournée anglaise que la déclaration de guerre surprend les musiciens, le 3 septembre 1939. Django rentre précipitamment en France. Stéphane Grappelli reste à Londres. Les deux partenaires ne se retrouveront qu’en janvier 1946.

Le Nouveau Quintette
Passé le désordre de la mobilisation, la vie nocturne reprend peu à peu ses droits. Django se produit au Jimmy’s, à Montparnasse, avec le pianiste noir Charlie Lewis, le saxophoniste Alix Combelle, le trompettiste Philippe Brun… et une rythmique sans batterie composée de Pierre Ferré (guitare) et Emmanuel Soudieux (contrebasse). Requis par un autre engagement, Combelle recommande à Django le jeune Hubert Rostaing, fraîchement débarqué d’Afrique du Nord. Peu expérimenté, celui-ci joue alors du saxophone ténor, mais c’est à la clarinette qu’il va révéler sa véritable personnalité (« Ne lâche plus jamais cet instrument », lui lance Django). L’Exode va cependant interrompre la complicité naissante entre les deux hommes. Django et sa femme fuient vers le sud, avant de regagner Paris, après la signature de l’armistice.
Jusque-là réservée essentiellement à un public d’amateurs, la musique de jazz va devenir un exutoire et un étendard pour la jeunesse, la culture « swing » faisant office de signe de ralliement. Les disques se vendent par milliers. Du jour au lendemain, Django Reinhardt va devenir une très grosse vedette, à l’égal des artistes de cinéma ou de la variété. Son nom, déjà célèbre, s’étale dorénavant en énormes caractères sur les murs. C’est dans ce contexte que survient la création du « Nouveau Quintette », qui incarnera de façon emblématique ce « swing à la française » dont le règne ne prendra fin qu’avec l’arrivée du be-bop. Pour l’heure, Django hésite. Deux guitares ? Un piano ? Une batterie ? Ce sera finalement une clarinette, une contrebasse, une seule guitare d’accompagnement, et la batterie de Pierre Fouad. Le nouveau Quintette commence à répéter dans la cave du Hot Club de France (rue Chaptal). La tâche est rude pour Rostaing, qui n’a ni l’expérience ni l’aisance de Grappelli. D’autant que, dès la première séance d’enregistrement, fixée au 1er octobre 1940, Django a prévu de nouveaux thèmes, dont Nuages, qui deviendra un énorme succès, captant et incarnant une atmosphère et une époque, et Rythme Futur, dont l’audace et la modernité restent, plus de 70 ans après, tout bonnement stupéfiantes. Grâce aux encouragements de Django et à un travail acharné, Rostaing parvient à prendre ses marques. Le 4 octobre, le Quintette fait son entrée sur la scène du cinéma Le Normandie.     

© Roger Parry De g. à dr. : Hubert Rostaing, Pierre Fouad, Django, Emmanuel Soudieux, Eugène Vées
© Roger Parry
De g. à dr. : Hubert Rostaing, Pierre Fouad, Django, Emmanuel Soudieux, Eugène Vées

           

Le ciel s’assombrit
Les engagements se succèdent, le Quintette jouant simultanément dans les grandes salles (le Normandie, l’Olympia, le Moulin Rouge, l’A.B.C., l’Alhambra, salle Pleyel…) et les cabarets les plus chics de la capitale (Chez Jane Stick, chez Le Doyen…). La créativité de Django est à son comble. Nombre de ses mélodies, restées parmi les plus célèbres, sont alors reprises par les chanteurs et chanteuses de variété (Nuages, Douce Ambiance, Swing 42, Mélodie au crépuscule…). Tenté par la musique orchestrale, Django dirige même son propre big band. Paradoxalement, ces années sont parmi les plus fastes de sa carrière. Le Quintette se produit à Paris et en province. En avril 1942, il joue en Belgique. En septembre, une tournée est prévue dans le sud de la France, puis en Afrique du Nord. Mais le succès et l’argent finissent par tourner quelque peu la tête de notre guitariste, qui se montre de plus en plus capricieux. A Alger, l’affaire tourne court, Django se refusant à jouer les matinées. Des dissensions apparaissent. Rostaing quitte bientôt l’orchestre, remplacé par le clarinettiste André Lluis, que vient seconder le tout jeune Gérard Lévecque. Lévecque emménage aussitôt rue des Acacias, engagé par Django pour relever et écrire ses orchestrations. On touche là sans doute un des points névralgiques de l’intrigue reinhardtienne. Bien qu’il ait souvent fait appel à deux clarinettes pour en renforcer la dimension orchestrale, Django entend en effet plus de musique que son seul quintette ne peut lui en donner. Par ailleurs, ses tentatives en big band, même si elles recèlent d’indéniables réussites (Nymphéas, Féérie…), ne suffisent pas non plus à combler complètement ses attentes. Django a en tête des projets plus ambitieux, à la hauteur des tourments que lui inflige la période. Cependant, ni son projet de symphonie, ni son projet de messe (malgré une audition de l’ébauche de cette dernière à l’Institut des jeunes aveugles en 1944, avec Léo Chauliac à l’orgue) ne pourront aboutir, faute du savoir-faire nécessaire (que ne maîtrisent ni Django, ni Lévecque).
Les choses manquent de prendre une tournure dramatique à l’été 1943. La Kommandantur allemande insiste de plus en plus pour que le Quintette aille faire une tournée en Allemagne. Pour se faire oublier, Django quitte Paris et va s’installer sur les bords du Lac Léman, à Thonon-les-Bains, avec l’espoir de passer en Suisse. Bientôt rejoint par Lévecque et le batteur André Jourdan, il reconstitue son Quintette, jouant dans un établissement fréquenté à la fois par les officiers de la Wehrmacht et les militants du maquis. Une nuit, Django décide de passer la frontière, mais suspecté par des soldats allemands, il est appréhendé et arrêté. Il ne devra son salut qu’à la bienveillance d’un commandant amateur de jazz et collectionneur de disques. Par miracle, Django est relâché. Une seconde tentative, la semaine suivante, n’aura pas plus de succès. Refoulé par les douaniers suisses, Django est reconduit vers la frontière.          

Affiche Swing ok   

L’avenir du jazz
A la Libération, Django passera plus de temps à jouer et enregistrer avec des big bands et des musiciens américains (l’A.T.C. Band, les membres de l’orchestre de Glenn Miller…) qu’à s’occuper véritablement de son Quintette (bien que celui-ci continue de se produire à travers toute la France, recueillant toujours autant de succès). Après s’être marié officiellement avec Naguine à Salbris en juillet 1943, Django salue la naissance de Babik (son second fils), au printemps 1944.
Durant cette période trouble des années de guerre, l’art de Django s’est fortifié et épanoui, touchant un nouveau public, donnant au jazz français ses lettres de noblesse, symbole de vitalité et de jeunesse. Rarement une musique aussi élaborée aura recueilli à ce point l’adhésion populaire. Mais aux Etats-Unis, le jazz vient de faire sa révolution, avec l’avènement du be-bop, porté par Charlie Parker et Dizzy Gillespie. Au sortir de la guerre, Django va prendre cette « nouvelle vague » de plein fouet. Il cheminera alors pendant plusieurs années avant d’opérer une ultime « renaissance », à l’aube des années 50. Mais ceci est une autre histoire…  •

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4 Commentaires

  • Et je viens de me régaler à voir ce film..pour ceux qui connaissent la bio. de Django, il y a évidement quelques trucs qui surprennent, dûes à l’adaptation du fameux roman d’A. Salatko, mais l’ensemble est une belle histoire, surtout un rappel à ce terrible génocide de la communauté Tzigane…Et puis, c’est du vrai bonheur de voir l’équipe de jeunes musiciens connus qui véhiculent de Swing partout dans le monde, auquels ont à pas oublier de faire appel en tant qu’acteurs..

  • Merci à toi. Ton article m’a appris des choses, en plus d’être très bien écrit. Cela change agréablement de certaines plumes boursouflées et creuses qui se surestiment (non, pas de noms !). Amicalement, Olivier.

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