BUSATO

Bortolo Busato,
l’autre grand nom de la guitare manouche vintage !

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Artisan luthier contemporain de Mario Maccaferri, Bortolo Busato fut le premier à avoir fabriqué en petites séries des copies de guitares Selmer, parfois plus vraies que nature, et qui lui valent aujourd’hui son aura et justifient la cote élevée de certains de ses instruments d’avant et d’après-guerre.

En 1932, les guitare Selmer, conçues pour la célèbre marque d’instruments à vent par Mario Maccaferri sont immédiatement imitées avec plus ou moins de bonheur et de talent par nombre de luthiers qui déclinent, au sens propre et figuré, le concept dans des gammes de prix plus attractives que l’original. D’entre tous ces instruments, les copies contemporaines de Selmer « modèle Jazz » produites par Bortolo Busato demeurent celles qui ont la plus forte personnalité et valeur ajoutée tant musicale que vintage.
Contrairement aux guitares de Jacques Favino plus tardives dont on connaît mieux l‘histoire, et qui constituent la troisième marche du podium de désirabilité sur l’échelle du rêve du « guitariste manouche », les créations de Busato étaient sujettes à des informations contradictoires, erronées ou fantasmées, forgées au cours des trois dernières décennies d’un imaginaire collectif, certes fleuri et imaginatif, mais abyssalement lacunaire.
Avec cet article, couchons ici une bonne fois noir sur blanc la véritable histoire de ce luthier mystérieux dont Django Reinhardt en personne posséda au moins une guitare.

Busato, première période
Bortolo Busato est né le 18 janvier 1902 à Chiuppano en Italie. Son père est menuisier et il devient lui-même ébéniste avant de quitter son pays natal. Tout comme Mario Maccaferri, et contrairement à la légende et aux autres luthiers italiens de cette génération installés en France, il ne vient pas du sud de l’Italie mais de la Vénétie au nord-est du pays. Il s’installe en France en 1925 (on ne sait rien sur ses premières activités durant ses premières années passées à Paris), s’inscrit au registre du commerce en 1931 et ouvre son premier atelier de lutherie au 34, rue de Chaligny dans le 12è arrondissement. Puis, peu après s‘être marié, l’artisan transfèrera son atelier au 40, rue d’Orgemont dans le 20è arrondissement où il demeurera de 1934 à 1943.
Les années 1931 à 1943 représentent la première époque Busato. Ces modèles type Selmer n’apparaissent bien entendu pas avant le milieu des années trente mais seront les plus riches de l’ensemble de sa production avec un décorum très important. Moins onéreuses que la Selmer originale (grande puis petite rosace), elles pouvaient durant cette période d’avant-guerre offrir des options riches en pacotille comme des incrustations de nacrolaque ou autres matériaux synthétiques colorés pour la touche, des perles, des strass incrustés pour la tête et d’épaisses plaques de protection façon rococco. Une esthétique générale empruntée alors au monde du banjo (Busato en fit produire notamment par le facteur Chauvin) mais aussi de l’accordéon (qu’il importait et faisait aussi sous-traiter à Paris) à la manière dont Gretsch habillera ses guitares des atours de ses batteries. Ces guitares ne comportent pas toujours l’une des étiquettes en usage durant les années du « 40, rue d’Orgemont » ou une signature puisque beaucoup sont destinées à des revendeurs. En revanche, toutes les guitares portant l’une de ces étiquettes sont assurément antérieures à la fin de 1943. Durant cette période, il signe à l’encre ses instruments sur l’étiquette libellée à cette adresse et collée sur le fond de la guitare sous la rosace.
Dès le début de sa production de guitares type Selmer, le souci du détail dans la copie du luthier le conduit même à reproduire en tous points les étuis Selmer adaptés parfois à la taille plus forte de ses propres guitares. Ces étuis d’origine sont tout aussi rares et difficiles à trouver aujourd’hui qu’un étui Selmer !
En juin 1942, il étend son commerce aux « instruments à vent, à cordes et appareils de T.S.F. » (Registre du Commerce) et en 1943, l’artisan ouvre une première boutique dont l’enseigne répond au nom de « Tout pour la Musique » au 140, boulevard de Ménilmontant, toujours dans le 20è arrondissement. En toute fin d’année, son atelier quitte définitivement la rue d’Orgemont pour prendre place au numéro 4, cité Griset à Paris, dans le 11ème arrondissement, adresse qui fait son entrée au Bottin Commercial (l’ancêtre des Pages Jaunes) seulement en 1944.

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Busato, seconde époque
Bortolo Busato  ouvre donc en 1943 le très grand atelier de la cité Griset, sans doute la plus importante fabrique d’instruments de musique de tout Paris de tous les temps ! L’entreprise Busato fabrique, négocie en gros, sous-traite et fait sous-traiter des guitares, des mandolines, des violons, des banjos, des accordéons, des batteries, des trompettes, des saxophones, des clarinettes, des hautbois, des boîtes pour instruments. Tous les futurs luthiers italiens de France et de Navarre, loin s’en faut, sont passés par cet atelier de la cité Griset où ils ont reçu une formation sur le tas, c’est le cas entre autres, de Jacques Favino, de Pierre Bucolo ou encore de Pierre Anastasio. Jacques Favino (que l’on retrouve sous le nom de Favini dans les registre des employés !) ne garda pas de son passage chez Busato un excellent souvenir, sans doute n’avait-il pas des tâches et une considération à sa convenance et à sa mesure, pourtant beaucoup de ses propres innovations et créations seront inspirées par certains modèles Busato, à commencer par le fameux « Modèle Brassens » dont les premiers item sortirent de la cité Griset.
En 1946, une autre boutique Busato « Tout pour la musique » s’ouvre au 122, rue Amelot dans le 11è arrondissement de Paris, attestant du succès de notre artisan-entrepreneur. Dès la seconde moitié des années quarante, la cité Griset devient elle aussi un point de vente. Il existe un catalogue « Busato » de cette période, le seul connu à ce jour, qui rend compte de cette activité généraliste domiciliée cité Griset. Il ne compte pas moins de cent trois références allant de la maracas au set high-tech de « Jazz à pied » (à savoir la « batterie »), pour certaines, elles font d’ores et déjà l’objet de sous-traitance!
Le luthier se positionne dès lors en facteur de « Lutherie Artistique » comme le mentionne l’étiquette collée sur le tasseau supérieur de ses copies soignées de guitare Selmer. Pour autant, le milieu des années quarante fait place à une finition générale plus simple et moins luxueuse qu’avant-guerre et l’après-guerre ne verra refleurir que quelques très rares modèles surchargés dont un « Grand Luxe » noir ressemblant à s’y méprendre au modèle « Chorus » de Di Mauro. Le « Modèle Professionnel », le plus proche de l’esprit Selmer est celui qui est alors le plus populaire et le plus produit.
Tous les modèles de guitare Busato type Selmer sortis et directement vendus à l’atelier de la cité Griset ou dans les magasins appartenant à Busato à partir de janvier 1944 sont authentifiables à leur étiquette sur le tasseau supérieur du manche de la guitare. Il en existe trois variantes dans leur composition : étiquettes blanches et carrées puis ovales, vertes ou blanches collées sous la rosace. Les instruments vendus directement dans la boutique du 140, boulevard de Ménilmontant présentent en plus un logo métallique en trapèze cloué sur le devant ou l’arrière de la tête des guitares. Les guitares fabriquées pour les grandes boutiques d’instruments telles Paul Beuscher ne portent parfois qu’une marque au fer sous la table. Si Bortolo Busato signe encore certaines étiquettes, c’est dans une moindre proportion qu’il fabrique encore lui-même quelques guitares à la cité Griset : il a confié la majeure partie de la production interne des façons Selmer à quelques ouvriers dont Pierre Calza qui en prendra intégralement la charge dans les années cinquante. Cet autre italien né avec le siècle avait appris son métier en fabriquant des pianos pour la célèbre maison Gaveau. Il fut l’un des plus fidèles ouvriers de Bortolo avec Pierre Fontaine.
A la fin des années quarante, la cité Griset comptait jusqu’à quarante-trois employés, dont 36 au moins officiellement déclarés, sans compter les multiples sous-traitances auxquelles Bortolo Busato faisait appel au sein même de son atelier pour la fabrication des guitares bien sûr, mais aussi pour polir les cercles de banjos de sa fabrication ou encore pour créer de nouveaux modèles d’accordéons comme l’Harmonéon, un accordéon chromatique de concert unique au monde, conçu et réalisé par Giovanni Segalla, son beau frère.

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Busato, dernier tableau
En 1951, Bortolo Busato obtient la nationalité française et ouvre un atelier « sauvage » à son nouveau domicile du 73, avenue de Coeuilly sur le plateau de Champigny-sur-Marne dans le Val-de-Marne, en proche banlieue parisienne. Cette décentralisation, tant privée que professionnelle, va permettre au luthier d’augmenter de façon significative sa capacité de production avec six ouvriers supplémentaires mais aussi d’élargir ses horizons commerciaux. En 1952, il fait ajouter au registre du commerce les activités de « commission, importation, exportation de toutes marchandises en particulier bonneterie, instruments de musique, bois, conserves ». Bortolo Busato fournit ainsi en bois d’ébénisterie les fabricants installés à Paris dans le Faubourg Saint-Antoine, entre la place de la Bastille et de la Nation. La boutique du boulevard de Ménilmontant est alors déclarée comme succursale. Le luthier fait dorénavant sous-traiter la plus grande part des produits de son catalogue musical, à commencer par toutes les caisses de ses guitares classiques fabriquées par Pierre Fontaine. De même, la fabrication des belles reproductions de Selmer de Busato prendra peu à peu fin avec les guitares Selmer elles-mêmes. Les Busato type Selmer postérieures à 1952 ne seront bientôt plus que des petites copies de qualité très disparate, parfois assemblées avec des éléments de lutherie de sous-traitance française et  italienne. Une pratique alors courante chez les Italiens de Paris. Il existe pléthore de ces petites Busato sans nom, sans marque, sans étiquette, assez fréquentes sur le marché d’occasion, et qui n’ont que peu d’attraits (attention aux prix parfois délirants sur ces instruments trop vite assimilés –voire déguisés- en vraies Busato, en d’autres termes, méfiez-vous des imitations d’imitation !).  Les instruments les plus corrects de cette période sont parfois encore signés et datés de la main de Busato, mais tout indique qu’ils furent fabriqués par Pierre Calza et destinés aux magasins de Bortolo Busato. Quoiqu’il en soit, ils ont bien souvent peu d’intérêt comparés à ceux des deux premières périodes Busato.
En 1953, le magasin de Busato « Tout pour la Musique » du boulevard de Ménilmontant est mis en gérance à une petite société nommée « Radio, Electricité & Télévision », un signe des temps. En 1957, l’atelier clandestin de Champigny-sur-Marne est enfin enregistré au registre du commerce et prend définitivement le pas sur celui de la cité Griset dont l’activité de fabrication est alors réduite. Bortolo ajoute alors deux nouvelles activités à la société Busato : la mercerie et la lingerie ! En résumé, la fin de la troisième période Busato sonne le glas de son intérêt musical au profit d’une entreprise d’importation plus généraliste.

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Suite, fin et renaissance de la marque « Busato »
En pleine prospérité, sur les rails d’une nouvelle carrière d’importateur de gros en tout genre, Bortolo Busato décéde le 4 juillet 1960 d’un arrêt cardiaque à Champigny-sur-Marne. S’il eut trois enfants, il restera sans descendance directe ni véritable repreneur. Son nom s’évanouit bien vite dans les limbes du métier de luthier à l’aube de la production de grande masse. La légende et les contradictions -qui sont deux soeurs- commenceront alors à grandir. D’entre-elles les plus amusantes font mention d’un homme hâbleur de grande taille, là où la réalité fait état d’un tout petit bonhomme timide et bourru ou, mieux encore, de sa mort dissimulée aux autorités pendant près de quatre ans pour que sa femme poursuive son oeuvre…
Il y a près de quatre ans, à l’heure où je commençais mon enquête pour collecter une part des informations qui forment la synthèse de ces lignes, les derniers ayant-droits de Bortolo Busato venaient juste de déposer à la décharge publique les derniers moules d’instruments, fournitures et documents qui encombraient encore l’atelier de Champigny-sur-Marne. Pour autant, l’aventure continue et toute nouvelle information est la bienvenue pour parfaire le tableau de ce luthier plus qu’entreprenant !
A noter que c’est un artisan non moins volontaire, talentueux et pugnace qui a ressuscité les guitares Busato. En effet, dans la même dynamique qui a fait de lui le premier à avoir proposé une véritable réédition des guitares Selmer-Maccaferri le luthier Maurice Dupont installé à Cognac et Paris propose depuis quelques années des copies de Busato aux cahiers de charge identiques à celui de Bortolo Busato.

(Tout droit de traduction, adaptation et reproduction, même partielle sur tout support, réservé pour tout pays sans accord préalable de l’auteur, 2016.)

Arnaud Legrand
Arnaud Legrand

www.legrand-atelier.com

 

2 Commentaires

  • Bonjour Arnaud ,

    félicitations pour cet articlQuelquesusato.
    Je ne sais pas comment tu as fait pour reunir autant d’informations sur Bartolo et ses guitares , mais alors là , chapeau !
    Je m’y suis intéressé car j’en possède une que j’ ai sauvé de justesse, elle se trouvait dans un local poubelle.
    Elle est en bon état.
    J ‘etais allé consulter les registres du commerce de l’époque et j’y avais trouvé les différentes boutiques qu’il possédait.
    La photo , je l’avait également.
    En dehors de cela je n’ai rien trouvé sur lui.
    Quelques infos sur les guitares mais pas grand chose.
    Je sais maintenant donner une date de fabrication pour la mienne.
    Bravo encore pour cet article.

  • Bonjour et merci pour cet article que j’ai cherché pendant pas mal de temps et je m’étais même résignée.
    Grâce à vous je connais enfin la date approximative de création de la guitare BUSATO que je possède et je vais pouvoir aller plus loin.
    Cordialement

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