LES PEDALES FUZZ

 

 

Les Pédales FUZZ

Première des pédales, première des saturations

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Si l’on en croit l’éminent médecin grec antique Claude Galien de Pergame (129-216), la musique adoucirait les mœurs. Admettons, les vertus de la musicothérapie ne sont plus à prouver, mais voilà un bien beau poncif (kalos kagathos en grec) devenu proverbial, que le rock’n’roll aura balayé d’un revers de manche à clous et d’un coup de pied sur le connecteur switchcraft des pédales d’effet de la guitare électrique.

La musique n’adoucit pas les mœurs, elle les exacerbe ! C’est pourquoi une berceuse endort les enfants, une marche militaire conduit avec joie le bon soldat à la boucherie, que le slow ou le pogo que vous avez dansé avec votre dulcinée à l’aube de vos vingt ans vous met la larme à l’œil et, enfin, que les pédales de fuzz semblent vous emplir les poumons d’une onde incandescente, reproduisent sur vous la griserie de la vitesse, réveillent et révèlent la part la plus nasty de votre personnalité, vous donnent tour à tour la sensation jubilatoire de toute puissance ou celle, plus philosophale ou opiacée, de flotter dans l’éther aristotélicien. Oui, rien que cela dans une boîte d’effet en vente libre !

Comment fabriquer des pédales de fuzz avec des bons sentiments ?!

Un homme, un jour, eut l’idée de détourner l’utilisation d’une invention récente qui lui était contemporaine : la lunette de « longue vue » ! Créée spécifiquement à des fins d’espionnage militaire et stratégique, ou histoire de savoir si l’Infante du Palais ne fricotait pas avec son petit cousin au lieu de faire tapisserie, il la dirigea vers le ciel et en fit la première « lunette astronomique ». Toute création détournée de son but premier – souvent trivial – est souvent heureuse. L’histoire du succès de la pédale de fuzz relève de ce type de détournement.

Grady Martin
Grady Martin
Hank Garland
Hank Garland
Keith Richards
Keith Richards
Tommy Tedesco
Tommy Tedesco

La petite histoire veut que lors d’une séance de studio à Nashville en 1961, le guitariste Grady Martin enregistrait avec sa Danelectro basse short-scale le solo du titre Don’t Worry de Marty Robbins, quand la lampe de puissance de la table de mixage rendit l’âme et, au lieu de la changer logiquement pour poursuivre la session, le résulta parut original et la prise fut ainsi conservée. Le premier solo « officiel » de fuzz dans notre histoire. Pourquoi « officiel » ? Simplement parce que c’est de lui que va naître la première pédale d’effet et de distorsion du signal qu’est la pédale de fuzz.

Bien entendu, d’autres occurrences plus officieuses avaient plus ou moins volontairement joué de la distorsion des lampes usagées ou sur-sollicitées, soit pour tirer profit de cet attrait sonore inédit, soit pour en exploiter la longueur de son, un des problèmes inhérents à la guitare jusqu’à son point de rupture dans le son clair. L’exceptionnel musicien et guitariste de jazz et country (double casquette assez rare) Hank Garland s’y était ainsi essayé dès 1958, pendant des sessions pour la jeune chanteuse de variété Ann Margret. En Angleterre, la chanson Jack the Ripper de Lord Sutch (sortie en 1960) est un vibrant exemple de la volonté patentée de son guitariste Berny Watson de, cette fois, salir le son. L’ingénieur du son Reggie Young, de Memphis, raconte comment il retirait intentionnellement une lampe de sortie pour obtenir un son distordu dans un but similaire. Il y avait aussi les haut-parleurs déchirés accidentellement, comme ceux de Paul Burlison sur le titre Train Kept A-Rollin (de 1956) ou Honey Hush – on ne peut ici faire plus séminal dans l’histoire des sons durs du rock’n’roll ! Parfois les haut-parleurs sont troués volontairement à coups de crayon, façon Link Wray, ou par le jeune Roy Buchanan, une fois encore pour jouer les mauvais garçons ! Bref, l’envie de donner dans le wild & trash, de charger la mule du son d’un épais bât de fréquences offensives, de l’affûter sur les angles et de l’épicer d’un essaim de frelons encarté chez Hirohito au matin de Pearl Harbour, est dans l’air du temps !

Pourquoi cette envie de passer le mur du son clair ? Poser la question de cette nouvelle esthétique du son reviendrait sans doute à interroger la société WASP de la fin des fifties sur le bien fondé de ses valeurs éducatives, politiques et sociales, du carcan de son modus vivendi. Ces sons dégradés, dérangeants, inopportuns, surpuissants et agressifs, ne sont qu’un miroir tendu par l’art populaire qu’est le rock’n’roll à la société, au modèle social et à la morale étriquée qui rejette toutes aspirations libertaires et anticonformistes. Pour conclure ce court aparté socio-musicologique, posons qu’au degré de violence d’une musique, on juge de la violence qu’une société fait à ces hommes. En d’autres termes, le bon Lemmy n’aurait pas fait carrière aux « Îles Marquises » de Brel !

Quoiqu’il en soit, le fuzz venu de Nashville eut un succès tel que tous les autres guitaristes voulurent le son sorti de cette fameuse console de mixage – entre-temps réparée – ! C’est Gibson qui se colla à la tâche pour produire la première pédale de fuzz commercialisée : la Maestro Fuzz-Tone, produite à Kalamazoo à partir de 1965, dans un boîtier assez inélégant et brut de décoffrage en bois marron au logo « vibré », unique pointe de fantaisie concédée au gadget. Si Tommy Tedesco en fit immédiatement usage, c’est incontestablement le riff de Keith Richards sur I can’t get no Satisfaction des Rolling Stones qui mit le feu aux « planches » internationales en 1965.

Revenons-en à notre création détournée du but de ses concepteurs, en nous intéressant de près à la publicité faite autour de la pédale par Gibson. On a peine à imaginer qu’une aussi bonne et grande maison fasse la promotion d’une usine à gaz prête à réveiller à la fois les morts de la guerre de Sécession, les ligues pro-prohibition ou les garants de la morale protestante. Qui plus est, ceux qui la conçurent, à savoir des personnes aussi sérieuses dans la conception d’amplificateurs que le fut le concurrent Léo Fender en personne – qui abhorrait la saturation ne serait-ce que naturelle ! -, on voulut donner au produit fuzz  une dimension esthétique aimable et lisse, raffinée et musicale, bref, présentable. Ainsi, le Maestro Fuzz-Tone – une fois encore la première pédale d’effet et de saturation jamais créée ! – est présenté (sur disque mou) aux revendeurs de l’effet à l’intention de leurs clients, comme un effet permettant de phraser à la manière d’une trompette dans l’aigu, d’un saxophone alto dans les médiums, ou d’un saxophone baryton dans les basses… Les overdubs de l’effet étant enregistrés sur des grilles de jazz « easy listening », histoire de montrer que le boîtier musical s’adresse à des musiciens un tant soit peu sérieux. Le plus savoureux dans cette petite histoire est que les démonstrations sont presque convaincantes dans ce sens, eu égard à la technologie rudimentaire de la pédale en question et surtout à sa prétendue musicalité !

Cependant, les mémoires de guitaristes ne semblent pas avoir été trop teintées par cette destination « mort-née » de l’effet fuzz. Peut-on d’ailleurs légitimement croire qu’il ait pu exister un homme qui aurait acheté cette pédale pour reproduire ce qu’il avait entendu sur le disque de promotion ? Ainsi, le paradoxe de la pédale de fuzz est que les bonnes intentions pavent l’Enfer plutôt que l’inverse…

« Fuzzzzzzzzz » fait le fuzz

Tout comme nous l’avions vu dans notre premier dossier consacré à la pédale wah-wah, le nom de l’effet fuzz est une onomatopée musicale. Le son « fuzzzzzzzz », dans la plupart des cas des pédales, donne à entendre une longueur de son aux fréquences surchargées d’harmoniques aiguës saturées tirant vers l’infini, d’épaisseur variée, mais toujours dense et fluide. En cela, il participe grandement de l’ampleur de mouvement des musiques dites seventies. S’il est à ce titre intimement constitutif du son du pop-rock et rock-fusion durant l’espace de temps qui sépare le milieu des années soixante de celui des années soixante-dix, il se fera plus rare dans les années quatre-vingts – grandes années des « distorsions » plus sèches en matière de son -, avant de réapparaître à l’angle de chaque refrain dans les années quatre-vingt-dix et deux mille.

Plutôt que de vouloir proposer ici une liste exhaustive des dizaines de types de fuzz qui ont tissé les meilleurs moments musicaux de cet effet depuis cinquante ans (ce qui serait tout à la fois ambitieux et prétentieux !), les titres alimentés de fuzz qui suivent forment une sélection atypique, une « redoute amoureuse » comme l’on disait autrefois, de grands et petits moments délicieux de la première pédale d’effet.

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1. I can’t get no Satisfaction (The Rolling Stones, 1965) : adaptation à peine déguisée du I can’t be satisfied de McKinley Morganfield (dit Muddy Waters), mais avec un riff original pour le coup, appartenant au Top 3 du genre. Quand un jeune marin passait le cap Horn, il pouvait se faire percer l’oreille pour y mettre un anneau. Quand vous jouez convenablement ce riff, vous pouvez vous acheter une pédale de fuzz !

2. Le groupe de musique surf américain The Ventures adopta cette boîte magique pour nourrir son easy listening, notamment le thème The Wild Angels en 1966, une musique distractive que l’on peut qualifier de figurative, car qui n’y verrait pas une meute de bikers sur une quelconque highway américaine manquerait cruellement de culture rock ! Le fuzz entendu ici a partie liée avec ce que serait une cornemuse alimentée en 110 volts.

3. À tout seigneur tout honneur, il nous faut mettre en avant Jimi Hendrix et rappeler combien notre homme est pour quelque chose dans l’utilisation des effets dédiés à la guitare électrique. Non content d’en être le plus grand défricheur (tout comme de l’instrument électrique), il en est l’utilisateur le plus original, pour ne pas dire le plus talentueux et ce, si l’on y regarde de près, avec très peu d’éléments à sa disposition. Il faut aussi redire qu’il existe bien deux Jimi Hendrix, celui des chansonnettes pop-rock d’un intérêt qui ne concerne que la variété de qualité, et puis l’artiste qui joue d’une matière sonore à l’égal d’un John Coltrane ou d’un Olivier Messiaen. Cette matière qui semble toujours en fusion, il l’obtient, la modèle, à l’aide de ses pédales d’effets. Son fuzz, il le travaille à la manière d’un souffleur de verre. Dans Driving South, morceau enregistré pour la BBC en 1967, Hendrix est branché dans une pédale de fuzz fabriquée avec deux transistors aux germaniums NKT 275, devenus très recherchés de nos jours pour obtenir ce filtrage de son très large et chaud. À la trente-deuxième seconde du morceau, Jimi ouvre totalement le potentiomètre de volume de sa Fender Stratocaster, déversant ainsi une vague de lave faite de fuzz et de lampes chauffées à blanc. Sans aucune comparaison possible : play it loud ! Pour un angle d’écoute moins pop-rock et plus « artistique » (au sens où le philosophe Théodore Adorno l’aurait entendu, à savoir avec une dimension esthétique outrepassant le fun contingent au profit de « l’essence de l’œuvre »), l’album Band of Gypsys dans son entier est édifiant en matière de jeu de fuzz. Rare et précieux, c’est ce Jimi-là qui le range au panthéon des grands musiciens, celui-là même qui transporta et impressionna Ravi Shankar. C’est dire !

Courez acheter le disque, pas de version sur youtube de ces prises BBC, merci Janie Hendrix de veiller si scrupuleusement sur l’héritage du frangin…

4. Un exemple de fuzz-wah ravissant et fleuri dans ce morceau de choix, Blind de Deep Purple, première et excellente mouture en 1969. Belle chanson avec clavecin et fuzz, so British !

5. Dans le même ordre d’idée un brin kitsch, The Oud & The Fuzz, par John Berberian Middle Eastern Ensemble (enregistré en 1968). L’une des relativement nombreuses utilisations du fuzz dans des idiomes orientaux ou orientalisants. Les amateurs du genre fouilleront dans les disques de groupes comme Kaleïdoscope (le groupe américain et non l’anglais !) ou The Devil’s Anvil (leur unique album, Karkadon, est la « rose des sables » dans ce style !).

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6. Captain Beefheart & The Magic Band : Moonlight in Vermont (album Trout Mask Replica, 1969). Le capitaine du navire, dominateur, manipulateur pervers, artiste aux aspirations Dada mal assimilées, et sa bande de loufoques masos donnent à entendre un parfait exemple de fuzz psychotique. Quand le rock tend vers l’art pour de bon. Une œuvre !

7. Before Six, sur l’album Cristo Redemptor d’Harvey Mandel, en 1968. Un musicien très créatif, doublé d’un fabuleux guitariste très et trop peu considéré par l’ensemble des mélomanes, qui gagneront à ouvrir leur horizon à son univers musical. Ils y trouveront des pépites parfois bien plus fouillées que chez de vieux dinosaures hypermédiatisés de ce petit monde. L’utilisation de deux lignes de fuzz est ici jouissive !

8. Même technique de deux lignes mélodiques assaisonnées de fuzz dans la chanson Free & Lost, de Peter Hammill (sur l’album Over, de 1977). Mixage avec compresseur de qualité supérieure. La chanson amène sur la pointe des pieds un des solos de fuzz doublé parmi les plus beaux jamais enregistrés ! Post-psychédélisme, superbe.

9. Saut dans le temps avec Heart of Stones, de Dave Steward (sur Greetings from the Gutters, en 1994). Certes, c’est de la musique dite « simple », mais irréprochable dans sa production. Une perle des dance floors : « Two weeks in Electric Ladyland… », disent les paroles.

10. Pour finir sur un « ici et maintenant », des sons de fuzz joués par la très talentueuse et active artiste St. Vincent (Annie Clark), sur l’album St. Vincent, sorti en 2014. Entre autres, les titres Rattlesnake ou Birth in Reverse. En outre, les concerts vont au-delà même de ce que porte les albums. Zappa et Bowie sont passés par là, vraiment de quoi être gaga de cette Lady-là !

Enjoy the Fuzz !

Arnaud Legrand
Arnaud Legrand

www.legrand-atelier.com

En complément de cet article, nous vous proposons un tour d’horizon sonore de 6 pédales fuzz avec la complicité de Yannis Bonin du magasin Le Guitarium (Paris 9).
6 pédales fuzz à l’essai

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