LES FRERES ASSAD A ANTONY

« Entrevoir Assad de paradis,

pour comprendre qu’il peut être partout… »

Antony, 26 mars 2017, par Arnaud Dumond

 

Assad 1 

 » Je n’aime pas la guitare, j’aime la musique !  » Ce n’est pas un hasard qu’après le mémorable concert des frères Assad devant 600 personnes, une telle exclamation ait échappé à Gérard Verba, lui-même guitariste émérite et responsable du Festival de Guitare d’Antony, dont c’était la 25e édition. Chapeau bas en passant pour une telle longévité dans l’excellence !

Car à la suite d’un tel concert, on peut imaginer dans cette saillie davantage qu’une provocation ou un trait d’esprit : le soulagement d’entendre non plus de la guitare mais de la musique ! Et l’on peut s’interroger sur le sens de ces innombrables manifestations qui fleurissent dans le monde entier – concerts, festivals, concours, cours – avec la guitare comme unique point de mire. On peut se dire : OK ! mais pourquoi aussi ne pas la vivre inversement ? : la guitare, oui, mais pour regarder ailleurs ! Pour qu’elle nous porte ailleurs. La guitare toujours, oui, mais à condition d’en sortir. Une guitare centrifuge en quelque sorte !

La musique ne serait-elle pas parfois prisonnière de la guitare ? En cajolant celle-ci, n’empêcherait-on pas celle-là de brûler ? Le concert des Assad nous invitait à de telles songeries…

Les Assad : qu’est-ce qui les rend si uniques, et déjà mythiques ? J’avance ici pêle-mêle quelques singularités qui m’ont frappé. Sans prétendre être complet : 

– Une pulsation rythmique – un compas – implacable. Mais non un tempo-gendarme : un torrent. Non un mécanisme : une direction. Et il est important de le remarquer dans les pièces de style classique, tant c’est évident dans la musique brésilienne.

– Toute balle lancée par l’un (Odaïr par exemple) est immédiatement renvoyée par l’autre (Sergio) : passing-shot de revers, rapide comme l’écho ! Accompagnateur ou soliste, on comprend vite que, comme au piano, la main gauche tire son sens de la droite, et réciproquement. Tantôt dialogue (1 et 2) tantôt duo (1+1) = vivre ensemble. 

– Quant à l’articulation : aucune phrase n’est entamée sans une petite décharge énergétique lui imprimant appui et élan de départ, ce qui la rend immédiatement présente, et désirante, jusqu’à la suivante. Et partout des désinences (« toute phrase doit finir en mourant« , commandait Marin Marais), comme chez Lislevand. 

– Le volume des guitares est dépouillé : c’est un blanc sec parfumé, aux antipodes du Montbazillac doux et envahissant en bouche de type Smallman par exemple. Le son n’est pas gros parce que le problème est ailleurs : si la guitare est sèche, c’est pour que le sens l’emporte sur la puissance, qui le noierait dans la suffisance. 

Finie alors la mélancolie hantant souvent les guitaristes de n’être pas pianistes : pianistes que, dans l’ombre, on devine envieux d’une telle ductilité de phrasés, de timbres, de sursauts. C’était déjà le débat entre le Piano et le Pianoforte : un standard d’attaque ici, une attaque par son là. Le phrasé a un rapport organique à l’instrument : lui commander ou lui obéir ? That is The question. Ré-écouter Beethoven…

Ce qui nous vaut chez eux des séquences toujours souples ou électriques, jamais planes, jamais neutres. On est au-delà de la jolie phrase et de la beauté bras ballants, on est dans la séduction même : le maquillage est léger, à peine visible, puisque l’oeil brille toujours d’émotion ou de malice. 

On va chipoter qu’au début du concert, Sergio couvre un peu les fins « chorus » de son frêre (qui tient sa guitare surélevée sur la jambe droite comme les flamenquistes de jadis, Odaïr chez qui par ailleurs on sent un esprit très flamenco). Oui, chipotage, car affaire de réglage acoustique dans des salles de concert et des amplifications, jamais les mêmes. Le duo s’ajuste vite car ces deux-là s’écoutent, s’entendent, comme personne.

Bref, les Assad c’est le retour aux fondamentaux parfois oubliés de la musique classique, laquelle ne se réduit pas à un lac de beaux sons ciselés, mais est une rivière… Le dernier vers du Tombeau de Verlaine par Mallarmé me revenait : « …Un peu profond ruisseau calomnié la mort » (par lequel Boulez clôt son Pli selon Pli). Vers énigmatique et grave : la Grâce, si mince, l’emporte sur la Puissance fatale, tient le tragique en respect…

Ailleurs Mallarmé décrit l’art de son collègue et maître, si différent de lui pourtant, comme s’il en venait à décrire la manière même du jeu Assadien : 

« Votre livre est refermé dans mon esprit, inoubliable. Presque toujours un chef-d’oeuvre, et troublant comme une oeuvre aussi de démon… Je vois : au lieu de faire dans sa plénitude vibrer la corde de toute la force du doigt, vous la caressez avec l’ongle (fourchu même pour la griffer doublement) avec une allègre furie ; et semblant à peine la toucher, vous l’effleurez à mort ! »

Ce soir-là, après avoir, avec une vivacité heureuse et construite, sorti Sor du salon où on le confine (Fantaisie op.54) les Assad nous donnaient avec les pièces de Rameau une leçon de saveur ornementale : demi-trilles à deux cordes, insectes lyriques aux froissements d’élytres à faire pâlir les clavecinistres… L’émotion y est à fleur de rythme. Puis ils enchaînèrent des pièces brésiliennes comme des aces : Baden Powell, Reis, Villa-Lobos, Gismonti. Des tempi d’enfer par deux musiciens vivant l’ivresse de se renvoyer des balles sous un soleil imaginaire, le nôtre.

Un bis en hommage à Roland Dyens avec le 1er mouvement de Côté Nord, d’une difficulté diablement… Sud, puis l’émouvant Tahir de Sergio concluaient un concert qui mettait debout un public conquis et des professionnels bluffés, applaudissant tant d’art sous tant de modestie.

Car ce n’est pas leur moindre qualité que cette classe naturelle, irrésistible, qui leur est propre : aujourd’hui grisonnants mais toujours beaux, jouant tout par coeur (et pas avares de notes à la seconde !), les Assad s’exprimaient dans un Français impeccable avec une douceur toute brésilienne et un humour exquis, dont l’auto-dérision n’est que le reflet de leur grandeur. Enfin, ces deux-là s’aiment, c’est évident, mais sans exhibitionnisme aucun : comment s’étonner alors qu’à notre tour on les adore!                        

                                                                                     

ASSAD CARRE 

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